L’esprit de crête n’est pas l’esprit critique

On voit fleurir, ici et là, des modules d’« esprit critique » dans les formations, notamment pour faire face à l’essor de l’IA. Cette prolifération est révélatrice d’un malaise : face à des outils puissants mais peu fiables, on invoque l’esprit critique comme une solution compensatoire, rapide et peu coûteuse. Cette injonction repose sur une confusion profonde. Ce que ces modules prétendent développer relève le plus souvent de techniques de vigilance, de détection d’erreurs, de mise à distance rhétorique ou de vérification formelle des sources. Autrement dit, ils ne forment pas à l’esprit critique mais à ce que l’on pourrait appeler un esprit de crête.

Je parle ici d’esprit de crête par analogie avec une ligne de crête : un passage étroit, instable, exposé, où l’on progresse en équilibre précaire. Sur une crête, on ne s’arrête pas ; on ne creuse pas ; on ajuste sans cesse ses appuis pour se maintenir en position. Il ne s’agit ni d’aller en profondeur ni de s’inscrire dans la durée, mais de tenir, d’anticiper le faux pas, de ne pas tomber. L’esprit de crête relève de cette même logique : une rationalité d’ajustement, adaptée à des environnements instables mais sans épaisseur historique ni ancrage durable dans le vrai.

Le problème n’est pas l’existence de ces compétences. Dans des contextes incertains, conflictuels ou fortement contraints, elles sont souvent nécessaires, parfois même indispensables. Le problème réside dans leur substitution abusive à l’exigence critique : lorsqu’une rationalité conçue pour tenir dans l’instant est présentée comme équivalente à un rapport exigeant, durable et fidèle au vrai. Ce glissement n’est pas neutre : il transforme une disposition critique en simple compétence fonctionnelle et fait de l’adaptation une fin en soi.

L’esprit critique est d’une tout autre nature. Il n’est pas une compétence que l’on acquiert par entraînement rapide ni par simple exposition à des méthodes. Il est une disposition, au sens fort : une manière d’être au monde, un rapport au vrai, au doute, au temps et à soi. Il se forme lentement, par sédimentation, par frottement aux œuvres, aux contradictions et aux expériences, par un long travail sur soi. Il engage le corps autant que l’intellect : habitudes d’attention, tolérance à l’inconfort cognitif, capacité à suspendre son intérêt immédiat. À ce titre, il relève moins de l’apprentissage technique que d’une manière d’habiter le monde : il est une quête tout au long de la vie.

L’esprit de crête, à l’inverse, ne vise pas la compréhension mais le positionnement. Il ne se règle pas sur la vérité mais sur l’utilité immédiate. Il n’est pas indifférent à la vérité, mais il ne lui est pas fidèle : la vérité n’est jamais pour lui un principe régulateur. Elle devient variable, instrumentale, parfois encombrante, mobilisée lorsqu’elle permet de tenir la crête, relativisée dès qu’elle menace l’équilibre. L’esprit de crête ne cherche pas à comprendre ce qui est vrai mais à rester debout.

C’est précisément parce que l’esprit de crête relève d’une logique instrumentale qu’il est enseignable. On peut former à l’ajustement rapide, à l’argumentation stratégique, à la rhétorique contextuelle, à la lecture instantanée des rapports de force. On peut entraîner à repérer des failles, à produire des contre-discours efficaces, à naviguer dans l’incertitude. Tout cela est formatable, évaluable, monétisable mais ne relève en rien de l’esprit critique.

L’esprit critique, lui, ne se décrète pas et ne se fabrique pas à la chaîne. Il suppose une fidélité au vrai, y compris lorsque ce vrai est coûteux, inconfortable ou désavantageux. Comme le rappelait Charles Sanders Peirce, « pour bien raisonner, il faut de l’honnêteté intellectuelle, de la sincérité et un amour réel de la vérité ». L’esprit critique engage ainsi une exigence morale autant qu’intellectuelle.

Oui, cette conception de l’esprit critique est exigeante. Elle est coûteuse, parfois inconfortable, souvent peu compatible avec les logiques de rendement immédiat, d’optimisation permanente ou de conformité organisationnelle. Elle ne prétend pas être universellement praticable ni immédiatement opérationnelle. Mais c’est précisément cette exigence qui en fait la valeur : l’esprit critique n’est ni une solution clé en main ni un outil de gestion des risques cognitifs ; il est une épreuve, une discipline intérieure, un engagement envers la vérité qui ne garantit ni reconnaissance, ni efficacité, ni sécurité.

C’est pourquoi l’esprit critique ne se transmet pas comme une compétence ; il se cultive, se protège, se mérite. Prétendre « former à l’esprit critique » par des modules courts revient souvent à produire des esprits de crête performants, capables de tenir l’équilibre dans l’instabilité mais incapables d’habiter durablement la vérité et d’en assumer le coût. L’esprit critique ne consiste pas à tenir sur la crête ; il consiste à descendre, à s’installer, à accepter le temps, le risque et la profondeur qu’exige toute recherche authentique du vrai.

Habiter durablement la vérité, c’est aussi faire preuve de courage : le courage de soutenir ce que l’on tient pour vrai lorsque cela expose, isole ou coûte ; le courage de ne pas se réfugier dans l’ambiguïté stratégique ; le courage, enfin, d’assumer les conséquences pratiques et sociales de ce que l’on sait. L’esprit critique est ainsi moins une faculté de l’esprit qu’une manière de vivre et, au sens fort, une manière de mourir, c’est-à-dire d’accepter ce que la fidélité au vrai peut exiger de renoncements, de pertes ou de solitude.

Alors, les organisations aiment-elles réellement l’esprit critique ? Rien n’est moins sûr.

Ce qu’elles valorisent le plus souvent, ce ne sont pas les esprits critiques mais les esprits conformes et, au mieux, des esprits de crête : adaptables, alignés, corporate, capables de tenir l’équilibre instable entre des injonctions contradictoires sans jamais les mettre en débat. Des esprits qui savent composer, absorber, amortir mais non contester.

L’esprit critique, lui, est volontiers magnifié dans les discours mais redouté dans les faits. Il ralentit les cadences, introduit de l’incertitude là où l’on recherche de la fluidité, dit « ça dépend », oblige à nommer les angles morts et à assumer les effets réels des décisions. Il rend visibles les responsabilités humaines précisément là où l’on préfère les dissoudre dans des systèmes, des procédures ou des arguments techniques réputés neutres.

Dans ces conditions, l’esprit critique subit le sort de nombreuses notions initialement investies d’une fonction émancipatrice, autonomie, responsabilité, participation, sens, progressivement transformées en mots d’ordre compatibles avec l’ordre existant : il devient un slogan, une « valeur » affichée, un mot-clé rassurant, vidé de sa portée transformatrice. On l’invoque pour « responsabiliser » les individus, rarement pour interroger les structures ; pour corriger les usages, rarement pour contester les choix.

Ainsi domestiqué, l’esprit critique cesse d’être un pouvoir de mise en question du réel. Il devient une compétence d’ajustement, une hygiène cognitive minimale, compatible avec l’ordre existant, bref, une forme policée d’acceptation lucide mais impuissante : un esprit de crête.