{"id":616,"date":"2022-12-19T00:32:55","date_gmt":"2022-12-18T23:32:55","guid":{"rendered":"https:\/\/ibrahimafall.com\/?p=616"},"modified":"2022-12-21T06:21:51","modified_gmt":"2022-12-21T05:21:51","slug":"lallegorie-de-nabilla-ou-la-maladie-des-faits","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/ibrahimafall.com\/?p=616","title":{"rendered":"L&rsquo;all\u00e9gorie de Nabilla ou la maladie des faits"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-drop-cap\">En voyant sur Amazon le nombre de commentaires et les \u00e9valuations concernant un ouvrage de Paul Val\u00e9ry intitul\u00e9 \u00ab\u00a0le bilan de l&rsquo;intelligence\u00a0\u00bb, issu d&rsquo;une conf\u00e9rence prononc\u00e9e en 1935 et un ouvrage de Nabilla intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Trop vite\u00a0\u00bb, on ne peut que sourire du \u00ab\u00a0taux d&rsquo;engagement\u00a0\u00bb comme on dit aujourd&rsquo;hui, relativement bas, en faveur de l&rsquo;ouvrage de Paul Val\u00e9ry (pour quelqu&rsquo;un qui conna\u00eet ce dernier, bien s\u00fbr). <\/p>\n\n\n\n<p>N\u00e9anmoins, j&rsquo;ai voulu profiter de l&rsquo;occasion pour illustrer ce que j&rsquo;appelle \u00ab\u00a0l&rsquo;all\u00e9gorie de Nabilla\u00a0\u00bb ou la maladie des faits afin de mieux expliciter les limites d&rsquo;un esprit ou d&rsquo;un management uniquement riv\u00e9 sur les faits et rien que les faits. <strong>S&rsquo;appuyer uniquement sur les faits en faisant fi de la connaissance qui permet de leur donner du sens est aussi dangereux que de nier les faits car le glissement des faits aux opinions n&rsquo;en est que plus redoutable!<\/strong> <strong>Le fameux \u00ab&nbsp;c\u2019est factuel&nbsp;\u00bb est rarement suffisant pour saisir le sens des choses, pour s\u2019approcher de la v\u00e9rit\u00e9 et donc pour minimiser les risques de tomber dans l&rsquo;erreur et dans l&rsquo;illusion.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Voici le raisonnement qui semblant logique peut  tr\u00e8s vite d\u00e9river sur des opinions  :<\/p>\n\n\n\n<ol type=\"1\"><li>Sur Amazon, le livre de Nabilla (Trop vite) est mieux not\u00e9 que le livre de Paul Val\u00e9ry (Le bilan de l&rsquo;intelligence) : 4,4 contre 4,2.<\/li><li>Il y a 386 personnes qui ont not\u00e9 le livre de Nabilla et seulement 39 personnes le livre de Paul Val\u00e9ry<\/li><li>Le livre de Nabilla est donc plus \u00ab\u00a0populaire\u00a0\u00bb (sur Amazon) que le livre de Paul Val\u00e9ry<\/li><li>Le livre de Nabilla est donc plus \u00ab\u00a0utile\u00a0\u00bb que le livre de Paul Val\u00e9ry<\/li><li>Nabilla est donc plus \u00ab\u00a0utile\u00a0\u00bb que Paul Val\u00e9ry<\/li><li>Du moment o\u00f9 386 personnes pl\u00e9biscitent le livre de Nabilla et que 39 seulement le livre de Paul Val\u00e9ry, Nabilla exprime plus \u00ab\u00a0la v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb que Paul Val\u00e9ry<\/li><li>Paul Val\u00e9ry est donc moins \u00ab\u00a0important\u00a0\u00bb que Nabilla<\/li><li>Nabilla est donc d\u00e9finitivement un personnage plus \u00ab\u00a0important\u00a0\u00bb que Paul Val\u00e9ry.<\/li><\/ol>\n\n\n\n<p><strong>Si nous nous arr\u00eatons uniquement aux faits en faisant fi de l&rsquo;histoire, du contexte, du contenu des livres, de la biographie des auteurs\u2026 grosso modo de toute la connaissance qui permet d&rsquo;avoir une chance non n\u00e9gligeable d&rsquo;avoir un jugement \u00ab\u00a0correct\u00a0\u00bb, le raisonnement d\u00e9velopp\u00e9 ci-dessus est factuel jusqu&rsquo;au point 3 notamment. Puis l&rsquo;opinion prend le dessus sur les faits<\/strong>. <\/p>\n\n\n\n<p>Un tel glissement rapide des faits aux opinions aurait \u00eatre minimis\u00e9 par une mise en contexte des faits, antidote \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ralisation, \u00e0 l&rsquo;essentialisation, \u00e0 l&rsquo;extrapolation, \u00e0 la minoration hasardeuses pour \u00e9viter de passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;essentiel. Sans une telle mise en contexte, ce qui advient, tr\u00e8s souvent, c&rsquo;est le remplacement de la conception traditionnelle de la v\u00e9rit\u00e9 (correspondance entre la pens\u00e9e et la r\u00e9alit\u00e9) par ce que Robert Musil appelait des \u00ab\u00a0proth\u00e8ses de v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb. Notre \u00e9poque ne manque pas de \u00ab\u00a0proth\u00e8ses de v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb : A la v\u00e9rit\u00e9-r\u00e9ussite et \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9-satisfaction dont parlait Bouveresse, on peut ajouter la v\u00e9rit\u00e9-utilit\u00e9, la v\u00e9rit\u00e9-pr\u00e9f\u00e9rence, la v\u00e9rit\u00e9-sinc\u00e9rit\u00e9\u2026 De telles \u00ab\u00a0proth\u00e8ses\u00a0\u00bb cimentent in fine l&rsquo;erreur et l&rsquo;illusion, ce qui n&rsquo;est jamais sans cons\u00e9quence. \u00ab\u00a0On ne cache pas le cadavre d&rsquo;un \u00e9l\u00e9phant sous les feuilles\u00a0\u00bb dit un proverbe Beti.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>En entreprise, la maladie du d\u00e9ni du r\u00e9el se drape soit dans le d\u00e9ni des faits (tr\u00e8s classique) mais aussi dans le fait de ne tenir compte, exclusivement, que des faits :  notamment ce qui se voit, ce qui se constate, ce qui se mesure sans la n\u00e9cessaire mise en contexte<\/strong> . Le culte des faits (et rien que des faits) sans ce qui permet de donner du sens aux faits c&rsquo;est \u00e0 dire la connaissance m\u00e8ne inexorablement toute organisation vers un lit d&rsquo;absurdit\u00e9s qui, sans les cons\u00e9quences concr\u00e8tes sur la vie des gens et sur la performance \u00e0 long terme de toute organisation, nous ferait, avec du recul, plus rire que pleurer. <strong>D&rsquo;ailleurs, l&rsquo;absurdit\u00e9 peut y \u00eatre aussi spectaculaire que de comparer les productions intellectuelles de Nabilla et de Paul Val\u00e9ry (exemples : prendre un indicateur pour un objectif; penser que le sens est dans les mots\u2026) <\/strong>mais nous n&rsquo;y pr\u00eatons pas (plus) attention car, quelque chose qui devient trop r\u00e9el cesse, h\u00e9las, d&rsquo;\u00eatre un probl\u00e8me. Nous nous accoutumons tr\u00e8s vite \u00e0 la b\u00eatise m\u00eame lorsqu&rsquo;elle est spectaculaire.  L&rsquo;Homme est ainsi fait. <\/p>\n\n\n\n<p><strong>L&rsquo;antidote contre un esprit uniquement riv\u00e9 sur les faits et qui pense que les faits se suffisent \u00e0 eux m\u00eames, c&rsquo;est le discernement qui ne s&rsquo;acquiert que par la culture g\u00e9n\u00e9rale (qui n&rsquo;est pas la documentation ou le savoir que d\u00e9tiendrait un fort en th\u00e8me), c&rsquo;est \u00e0 dire toute connaissance qui permet de s&rsquo;orienter dans la pens\u00e9e et dans l&rsquo;action par le truchement de l&rsquo;imagination et de la sensibilit\u00e9.<\/strong> D&rsquo;ailleurs un curieux hasard fait que dans le livre de Paul Val\u00e9ry dont il est question plus haut, ce dernier qualifie la sensibilit\u00e9 \u00ab\u00a0de v\u00e9ritable puissance motrice\u00a0\u00bb de l&rsquo;intelligence mais nous alerte du risque de la voir s&rsquo;alt\u00e9rer \u00e0 cause d&rsquo;une pl\u00e9thore d&rsquo;abus : \u00ab\u00a0abus de vitesse, abus de lumi\u00e8re, abus de toniques, de stup\u00e9fiants, d\u2019excitants\u2026 Abus de fr\u00e9quence dans les impressions ; abus de diversit\u00e9 ; abus de r\u00e9sonance ; abus de facilit\u00e9s ; abus de merveilles ; abus de ces prodigieux moyens de d\u00e9clenchement, par l\u2019artifice desquels d\u2019immenses effets sont mis sous le doigt d\u2019un enfant\u00a0\u00bb. Pour ainsi dire, l&rsquo;abus de l&rsquo;instant, le fr\u00e8re siamois de l&rsquo;abus des faits, nous ronge comme la chenille ronge les feuilles d&rsquo;une plante.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Vivre que des faits sans la connaissance qui permet de comprendre les faits, c&rsquo;est sacrifier le sens des choses. <\/strong>Mr Gradgrind, un des personnages cl\u00e9s du livre de Charles Dickens, Les Temps difficiles, qui voulait bannir l&rsquo;imagination de la p\u00e9dagogie \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole et r\u00e9duire le monde aux seuls faits, l&rsquo;a appris \u00e0 ses d\u00e9pens.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Enjamber le r\u00e9el, c&rsquo;est donc soit nier les faits,  soit \u00eatre tromp\u00e9 par les faits (basculer dans les opinions comme on le voit dans l&rsquo;illustration ci-dessus) ou se tromper carr\u00e9ment de faits.<\/strong> C&rsquo;est le drame actuel du management et osons le, de l&rsquo;\u00e9poque. Il en sera ainsi aussi longtemps que le culte exclusif des faits sans mise en contexte ne laissera pas de place au culte de la connaissance qui \u00e9claire les faits. Ce n&rsquo;est pas gagn\u00e9 car comme l&rsquo;avait bien vu Edgar Quinet, \u00ab\u00a0nous avons contract\u00e9 un tel besoin de faux que nous voulons \u00eatre tromp\u00e9s, m\u00eame dans les choses qui n&rsquo;ont de valeur que par leur v\u00e9racit\u00e9\u00a0\u00bb. <strong>La d\u00e9s\u00e9ducation actuelle \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 par l&rsquo;abstraction et le formalisme, le culte sans la culture qui fertilise le discernement n&rsquo;arrangent rien \u00e0 l&rsquo;affaire car Nabilla a raison, nous allons d\u00e9cid\u00e9ment \u00ab\u00a0trop vite\u00a0\u00bb en besogne alors que \u00ab\u00a0le bilan de l&rsquo;intelligence\u00a0\u00bb autrement dit la r\u00e9flexivit\u00e9 comme la pratique Paul Val\u00e9ry, n\u00e9cessite de perdre du temps pour mieux en gagner<\/strong>. George Bernard Shaw avait raison, il faut toujours \u00ab&nbsp;rester humble devant les faits, garder sa fiert\u00e9 devant les croyances&nbsp;\u00bb.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En voyant sur Amazon le nombre de commentaires et les \u00e9valuations concernant un ouvrage de Paul Val\u00e9ry intitul\u00e9 \u00ab\u00a0le bilan de l&rsquo;intelligence\u00a0\u00bb, issu d&rsquo;une conf\u00e9rence prononc\u00e9e en 1935 et un ouvrage de Nabilla intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Trop vite\u00a0\u00bb, on ne peut que sourire du \u00ab\u00a0taux d&rsquo;engagement\u00a0\u00bb comme on dit aujourd&rsquo;hui, relativement bas, en faveur de l&rsquo;ouvrage de &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/ibrahimafall.com\/?p=616\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;L&rsquo;all\u00e9gorie de Nabilla ou la maladie des faits&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":618,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":true,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[2],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/ibrahimafall.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/616"}],"collection":[{"href":"https:\/\/ibrahimafall.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/ibrahimafall.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ibrahimafall.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ibrahimafall.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=616"}],"version-history":[{"count":27,"href":"https:\/\/ibrahimafall.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/616\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":650,"href":"https:\/\/ibrahimafall.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/616\/revisions\/650"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ibrahimafall.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/618"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/ibrahimafall.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=616"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/ibrahimafall.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=616"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/ibrahimafall.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=616"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}