{"id":384,"date":"2022-06-07T09:35:01","date_gmt":"2022-06-07T07:35:01","guid":{"rendered":"http:\/\/ibrahimafall.com\/?p=384"},"modified":"2022-06-07T18:22:16","modified_gmt":"2022-06-07T16:22:16","slug":"le-refus-du-reel-comme-un-des-freins-majeurs-a-la-transformation-des-organisations-le-principe-de-cruaute-applique-aux-organisations","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/ibrahimafall.com\/?p=384","title":{"rendered":"Le refus du r\u00e9el comme un des freins majeurs \u00e0 la transformation des organisations : le principe de cruaut\u00e9 appliqu\u00e9 aux organisations"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-drop-cap\">Tout projet de transformation, projet qui doit reconfigurer les dynamiques sociales en vigueur dans une organisation pour faire face aux enjeux internes et\/ou externes afin d\u2019obtenir le plus en sacrifiant le moins tout en pr\u00e9servant la sant\u00e9 des travailleurs, doit s\u2019ancrer dans le r\u00e9el de l\u2019entreprise, hic et nunc, sans artifice, sans mise en sc\u00e8ne, pr\u00e9serv\u00e9 autant que n\u00e9cessaire des erreurs et des illusions. C\u2019est donc un truisme de dire qu\u2019il n\u2019y a pas de transformation r\u00e9ussie sans pr\u00e9alablement un effort s\u00e9rieux pour approcher le r\u00e9el, le comprendre au mieux et en tirer les cons\u00e9quences symboliques et op\u00e9rationnelles.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est sans compter sur le principe de cruaut\u00e9 formul\u00e9 par Cl\u00e9ment Rosset, philosophe inclassable qui nous a quitt\u00e9 en 2018. &nbsp;En effet, partant du constat que \u00ab <em>Tout ce qui vise \u00e0 att\u00e9nuer la cruaut\u00e9 de la v\u00e9rit\u00e9, \u00e0 att\u00e9nuer les asp\u00e9rit\u00e9s du r\u00e9el, a pour cons\u00e9quences immanquable de discr\u00e9diter la plus g\u00e9niale des entreprises comme la plus estimable des causes<\/em> \u00bb, le principe de cruaut\u00e9, principe qu\u2019il r\u00e9sume en deux principes simples, le principe de r\u00e9alit\u00e9 suffisante et le principe d\u2019incertitude, est un obstacle majeur au \u00ab&nbsp;commerce&nbsp;\u00bb avec le r\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n<p>Rosset n\u2019avait certainement pas \u00e0 l\u2019esprit que ses travaux sur le r\u00e9el apporteraient un \u00e9clairage sans fard de la vie des entreprises priv\u00e9es et des institutions publiques. N\u00e9anmoins, il a mis le doigt sur ce qui me semble une des causes profondes des maux dans les organisations : le refus du r\u00e9el. Tout se passe comme-ci le r\u00e9el ne se suffisait pas \u00e0 lui-m\u00eame, et qu\u2019il faille donc souvent, lui trouver un \u00ab&nbsp;double&nbsp;\u00bb car \u00ab <em>le r\u00e9el n&rsquo;est g\u00e9n\u00e9ralement admis que sous certaines conditions et seulement jusqu&rsquo;\u00e0 un certain point : s&rsquo;il abuse et se montre d\u00e9plaisant, la tol\u00e9rance est suspendue. Un arr\u00eat de perception met alors la conscience \u00e0 l&rsquo;abri de tout spectacle ind\u00e9sirable<\/em>&nbsp;\u00bb. D\u2019ailleurs comme Rosset le pointe du doigt non sans humour, au cas o\u00f9 le r\u00e9el insisterait, et \u00ab&nbsp;tient absolument \u00e0 \u00eatre per\u00e7u, il pourra toujours aller se faire voir ailleurs \u00bb. Dans bien des organisations, dans le secteur priv\u00e9 comme dans le secteur public, le r\u00e9el n\u2019y est pas que ni\u00e9, il y est souvent refus\u00e9. Les cons\u00e9quences sont fondamentales et consid\u00e9rables quant \u00e0 la capacit\u00e9 de r\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence de ces organisations et leur capacit\u00e9 \u00e0 pr\u00e9server la sant\u00e9 des travailleurs et donc leur puissance d\u2019agir. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le principe de r\u00e9alit\u00e9 suffisante et le principe d\u2019incertitude appliqu\u00e9e aux organisations<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le r\u00e9el est cruel, par \u00ab&nbsp;cruaut\u00e9 \u00bb du r\u00e9el, Cl\u00e9ment Rosset entend \u00ab&nbsp;<em>la nature intrins\u00e8quement douloureuse et tragique de la r\u00e9alit\u00e9\u2026, le caract\u00e8re unique, et par cons\u00e9quent irr\u00e9m\u00e9diable et sans appel, de cette r\u00e9alit\u00e9- caract\u00e8re qui interdit \u00e0 la fois de tenir celle-ci \u00e0 distance et d\u2019en att\u00e9nuer la rigueur par la prise en consid\u00e9ration de quelque que ce soit qui serait ext\u00e9rieure \u00e0 celle-ci\u2026.telle une condamnation \u00e0 mort qui co\u00efnciderait avec son ex\u00e9cution, privant le condamn\u00e9 de l\u2019intervalle n\u00e9cessaire \u00e0 la pr\u00e9sentation d\u2019un recours en gr\u00e2ce, la r\u00e9alit\u00e9 ignore, pour la prendre toujours de court, toute demande en appel&nbsp;\u00bb. &nbsp;<\/em>Face \u00e0 cette duret\u00e9 du r\u00e9el, \u00e0 sa cruaut\u00e9,beaucoup d\u2019\u00e9nergie est d\u00e9ploy\u00e9e pour le refuser et se d\u00e9barrasser de l\u2019angoisse qu\u2019il porte naturellement.<\/p>\n\n\n\n<p>Le refus du r\u00e9el s\u2019accompagne du refus de l\u2019incertitude. En effet, l\u2019incertitude n&rsquo;est pas moins cruelle car <em>\u00ab&nbsp;le besoin de certitude est pressant et apparemment ind\u00e9racinable chez la plupart des hommes\u2026Le plus d\u00e9concertant de ce gout de la certitude est son caract\u00e8re abstrait, formel, insensible \u00e0 ce qui existe r\u00e9ellement comme \u00e0 ce qui peut \u00eatre effectivement douloureux ou gratifiant<\/em>&nbsp;\u00bb. D\u2019ailleurs, Cl\u00e9ment Rosset n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 faire sienne la distinction qu\u2019op\u00e8re Nietzsche entre la \u00ab&nbsp;richesse de la r\u00e9alit\u00e9&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;la pauvret\u00e9&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;le vide&nbsp;\u00bb de la certitude. La pauvret\u00e9 de la certitude renvoie \u00e0 la mise en garde de Jacques Bouveresse, esprit rigoureux qui plus est, dans ses \u00ab&nbsp;Entretiens avec Jean- Jacques Rosat&nbsp;\u00bb quant \u00e0 l\u2019engagement (notons que les appels \u00e0 l\u2019engagement dans les organisations n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 aussi pr\u00e9gnants) qui de fait, vous enr\u00f4le dans un nid de certitudes&nbsp;: \u00ab&nbsp;pour s\u2019engager, il ne faut pas seulement prendre des risques (je crois \u00eatre capable d\u2019en prendre) mais il faut \u00eatre pr\u00eat \u00e0 ignorer ou \u00e0 n\u00e9gliger une quantit\u00e9 de choses, il faut \u00e9liminer et simplifier, ce \u00e0 quoi j\u2019ai toujours eu beaucoup de mal \u00e0 consentir&nbsp;\u00bb. &nbsp;Dans les entreprises priv\u00e9es ou publiques, ignorer, n\u00e9gliger, \u00e9liminer, simplifier y sont m\u00eames devenus des id\u00e9es forces. Ainsi, le principe de cruaut\u00e9 (refus du r\u00e9el et ex\u00e9cration de l\u2019incertitude) s\u2019y manifeste sous diff\u00e9rents aspects, en voici quelques-uns&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<ul><li>R\u00e9sumer l\u2019Homme \u00e0 son versant travailleur&nbsp;: L\u2019homme est un \u00eatre singulier, infiniment variable et instable (Dante), il est donc par nature insaisissable et difficilement \u00ab\u00a0programmable\u00a0\u00bb. N\u00e9anmoins, il faut le \u00ab&nbsp;programmer&nbsp;\u00bb et le faire passer sous les fourches caudines des dispositifs au sens de Agamben&nbsp;: \u00ab tout ce qui a, d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, la capacit\u00e9 de capturer, d\u2019orienter, de d\u00e9terminer, d\u2019intercepter, de modeler, de contr\u00f4ler et d\u2019assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des \u00eatres vivant&nbsp;\u00bb. On intime ainsi au dispositif de faire l\u2019Homme, comme on intime, d\u00e9sormais, dans un autre domaine (la presse), aux dispositifs techniques de faire l\u2019information. &nbsp;En ce qui concerne le travailleur, Il suffit \u00ab&nbsp;juste&nbsp;\u00bb de refuser le monde subjectif et le monde social pour y parvenir malgr\u00e9 les avertissements de Cl\u00e9ment Rosset&nbsp;: &nbsp;le r\u00e9el est un pi\u00e8ge qui ne prend personne par surprise. Ainsi, par exemple, peu de personnes osent critiquer la pauvret\u00e9 conceptuelle et op\u00e9ratoire des r\u00e9f\u00e9rentiels dit de comp\u00e9tences alors que tout professionnel rigoureux sait que l\u2019intelligence de la pratique \u00e9chappe souvent \u00e0 l\u2019objectivation par le sujet lui-m\u00eame. Comme le rappelle d\u2019ailleurs Christophe Dejours dans son ouvrage sur le \u00ab\u00a0Facteur Humain\u00a0\u00bb, \u00ab&nbsp;les ergonomes ont largement montr\u00e9 que l\u2019intelligence et l\u2019habilet\u00e9 d\u00e9ploy\u00e9es par les op\u00e9rateurs sont souvent en avance sur la conscience qu\u2019ils en ont&nbsp;\u00bb. Ce type de r\u00e9f\u00e9rentiel participe d\u00e8s lors \u00e0 la non reconnaissance du travail invisible, reconnaissance pourtant fondamentale pour tout travailleur. En effet, \u00e0 force d\u2019ignorer, on oublie, \u00e0 force d\u2019oublier, on nie (Emmanuel Mounier).<\/li><\/ul>\n\n\n\n<ul><li>Ne penser que probl\u00e8me et solution&nbsp;: le refus du r\u00e9el, c\u2019est aussi voir l\u2019organisation comme un ensemble de probl\u00e8mes \u00e0 r\u00e9soudre en niant fondamentalement la dimension politique de celle-ci c\u2019est-\u00e0-dire la n\u00e9cessit\u00e9 de ne perdre le sens des ensembles mais aussi de ne pas confondre l\u2019organisation comme structure et l\u2019organisation comme entit\u00e9 sociale. De fait, la solution est bien souvent la preuve du probl\u00e8me, la solution, c\u2019est donc le probl\u00e8me. Le refus du r\u00e9el et le refus de l\u2019incertitude font de la solution l\u2019ultima thul\u00e9 de l\u2019obscurantisme moderne, le symbole du grand remplacement du jugement dans les organisations car il n\u2019y a que la connaissance v\u00e9ritable des conditions qui permettent d\u2019agir sur elles. &nbsp;Pour juger, il faut penser, or, \u00ab&nbsp;dans un univers o\u00f9 le succ\u00e8s est de gagner du temps, penser n&rsquo;a qu&rsquo;un d\u00e9faut, mais incorrigible : d&rsquo;en faire perdre&nbsp;\u00bb (Jean-Fran\u00e7ois Lyotard).<\/li><\/ul>\n\n\n\n<ul><li>Prendre les donn\u00e9es pour des faits et les chiffres pour des nombres&nbsp;: le romantisme des chiffres fait perdre de vue la polys\u00e9mie du r\u00e9el et nous sommes souvent enclin \u00e0 prendre les donn\u00e9es pour des faits d\u2019autant plus que nous agissons souvent sous la contrainte du temps. Il faut le dire une fois pour toute, les donn\u00e9es ne sont jamais une traduction exacte de la r\u00e9alit\u00e9. Ils sont toujours le fruit de partis pris par rapport au r\u00e9el et le processus de traitement est parsem\u00e9 de conventions. Pire que le romantisme des chiffres, c\u2019est la magie transformatrice des chiffres en nombres. Comme le rappelle Val\u00e9rie Charolles dans son dernier ouvrage (Se lib\u00e9rer de la domination des chiffres), le chiffre n\u2019est pas le nombre&nbsp;: les chiffres sont li\u00e9s au r\u00e9el (chiffres du ch\u00f4mage, de la croissance, de l\u2019inflation\u2026&nbsp;; \u00ab&nbsp;<em>les nombres tels qu\u2019ils sont entendus par les math\u00e9maticiens recouvrent des entit\u00e9s qui vont au-del\u00e0 de ce que nous rapportons au travers des chiffres. Il n\u2019est que de citer les nombres imaginaires, irr\u00e9els ou encore incalculables qui forment une part essentielle de l\u2019univers math\u00e9matique, ou tout simplement le nombre irrationnel \u03c0&nbsp;<\/em>\u00bb. En paraphrasant la fameuse phrase de Engels et Marx, nous pouvons dire que nous p\u00e9rirons encore plus vite dans les eaux glac\u00e9es du calcul en traitant les chiffres comme des nombres.<\/li><\/ul>\n\n\n\n<ul><li>Faire de la proc\u00e9dure un substitut de la confiance&nbsp;: la confiance, hypoth\u00e8se sur un comportement \u00e0 venir est \u00ab l\u2019une des forces de synth\u00e8se les plus importantes au sein de la soci\u00e9t\u00e9&nbsp;\u00bb selon Georg Simmel donc y compris en entreprise. Pour ce dernier, la confiance est \u00ab une forme de savoir sur un \u00eatre humain&nbsp;\u00bb qui comprend une part d\u2019ignorance : \u00ab Celui qui sait tout n\u2019a pas besoin de faire confiance, celui qui ne sait rien ne peut raisonnablement m\u00eame pas faire confiance&nbsp;\u00bb. \u202fIl y a donc un lien d\u00e9terminant entre la confiance et la foi. Dans des organisations de plus en plus larges et complexes, la n\u00e9cessit\u00e9 de g\u00e9rer la coh\u00e9rence des t\u00e2ches et le refus de l\u2019incertitude produisent in\u00e9vitablement la proc\u00e9dure comme ersatz de confiance. Ce substitut n\u00e9gatif de la confiance fait perdre de vue la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une vraie confiance (qui ne se d\u00e9cr\u00e8te pas) n\u00e9cessaire \u00e0 la mise en visibilit\u00e9 par le sujet lui-m\u00eame des ficelles de sa pratique. Sans cette mise en visibilit\u00e9, il est impossible de d\u00e9passer ce que j\u2019appelle la coop\u00e9ration de survie (ce que Christophe Dejours appelle la coop\u00e9ration machinique). Cette coop\u00e9ration \u00ab&nbsp;pauvre&nbsp;\u00bb ne reposant pas sur la confiance, d\u00e9truit inexorablement la sant\u00e9 mentale des travailleurs et le climat social dans toute organisation et n&rsquo;est donc certainement pas gageure d\u2019une performance soutenable.<\/li><\/ul>\n\n\n\n<ul><li>Prendre le changement pour la transformation\u00a0: il est beaucoup plus ais\u00e9 de maitriser les donn\u00e9es d\u2019un changement que de comprendre les conditions d\u2019une transformation car le changement se g\u00e8re alors que la transformation s\u2019institue et n\u00e9cessite une escalade s\u00e9mantique (au sens de Quine). L\u2019approche instrumentale du changement n\u2019a rien \u00e0 voir avec la mani\u00e8re d\u2019approcher une transformation (voir mon article intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Le changement, meilleur ennemi de la transformation ?\u00a0\u00bb). Il est beaucoup moins angoissant de \u00ab\u00a0conduire le changement\u00a0\u00bb que d\u2019instituer les conditions capacitantes pour faire \u00e9merger une transformation car l\u2019homme est plus prompt aux jugements d\u2019ing\u00e9nierie (lier les choses, les corr\u00e9ler) qu\u2019aux jugements de cons\u00e9quences (\u00e9valuer les cons\u00e9quences donc les limites des encha\u00eenements de ses actions). Prendre le changement pour la transformation, c\u2019est un des indices du management paresseux, promoteur des \u00ab\u00a0bonnes pratiques\u00a0\u00bb et tenante d\u2019une gestion industrielle des Hommes au grand dam du r\u00e9el. \u00a0<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p><strong>Transformation : la n\u00e9cessit\u00e9 \u00ab&nbsp;d\u2019\u00e9cailler les certitudes&nbsp;\u00bb et \u00ab\u00a0d\u2019\u00eatre humble devant les faits<\/strong>\u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Mener \u00e0 bon escient une transformation n\u2019est possible qu\u2019en d\u00e9veloppant au moins deux capacit\u00e9s&nbsp;clairement identifi\u00e9es par Cl\u00e9ment Rosset : la \u00ab&nbsp;capacit\u00e9 intellectuelle de comprendre&nbsp;\u00bb le r\u00e9el et la \u00ab&nbsp;capacit\u00e9 psychologique d\u2019accepter&nbsp;\u00bb le r\u00e9el. M\u00eame si Cl\u00e9ment Rosset nous dit que ces deux capacit\u00e9s sont \u00ab&nbsp;limit\u00e9es&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;d\u00e9biles&nbsp;\u00bb chez l\u2019Homme et que \u00ab&nbsp;le d\u00e9faut de la seconde p\u00e8se davantage que celui de la premi\u00e8re&nbsp;\u00bb, il n\u2019y a pas d\u2019alternatif au renforcement \u00e0 ces deux capacit\u00e9s si nous ne voulons plus nous \u00ab&nbsp;r\u00e9signer \u00e0 nourrir les hommes pour qu\u2019ils servent les machines&nbsp;\u00bb (Simone Weil), que la machine soit une machine concr\u00e8te ou une machine de l\u2019esprit (la proc\u00e9dure). C\u2019est aussi, il me semble la n\u00e9cessaire voie pour ancrer le management et donc le gouvernement des Hommes dans un r\u00e9el de plus en plus complexe qui exige des entreprises qu\u2019elles jouent un r\u00f4le politique face aux nouveaux enjeux&nbsp;: d\u00e9veloppement durable, r\u00e9volution num\u00e9rique etc.<\/p>\n\n\n\n<p>La connaissance du r\u00e9el devient un sujet d\u00e9terminant pour les organisations. La prise en compte de ce que j\u2019ai appel\u00e9 le gap de Simone \u00ab On est tr\u00e8s mal plac\u00e9 en haut pour se rendre compte et en bas pour agir \u00bb et les cons\u00e9quentes pratiques induites deviennent primordiales pour r\u00e9ussir les transformations. La connaissance de ce que \u00ab&nbsp;travailler&nbsp;\u00bb veut dire devient, d\u00e8s lors, un d\u00e9terminant absolu du gouvernement des Hommes. Face \u00e0 l\u2019ampleur des d\u00e9fis, la diplomatie des disciplines notamment dans les sciences du travail (l\u2019ergonomie, la clinique du travail, la sociologie du travail, la gestion etc\u2026) doit \u00eatre la norme et donc promue.<\/p>\n\n\n\n<p>En outre, ceux qui \u00ab&nbsp;travaillent sur le travail des travailleurs&nbsp;\u00bb c\u2019est-\u00e0-dire au premier chef, les managers, doivent \u00eatre form\u00e9s \u00e0 la richesse du r\u00e9el et \u00e0 la complexit\u00e9 de l\u2019action collective. Il faudra plus qu\u2019une formation en \u00ab&nbsp;problem solving&nbsp;\u00bb pour y arriver. L\u2019apport des sciences sociales est indispensable pour \u00e9viter, comme le note Cl\u00e9ment Rosset que \u00ab&nbsp;l\u2019adoration d\u2019une id\u00e9e se double d\u2019une indiff\u00e9rence \u00e0 l\u2019\u00e9gard du contenu de cette v\u00e9rit\u00e9&nbsp;\u00bb. &nbsp;L\u2019exemple typique est que tout le monde reconnait en entreprise, \u00e0 part les fous, que l\u2019Homme n\u2019est ni un lapin ni une chaise, n\u2019emp\u00eache qu\u2019il y est souvent trait\u00e9 comme un lapin ou une chaise voire comme un lapin sur une chaise, d\u2019ailleurs, le traitement pastoral de l\u2019Homme en entreprise n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 aussi intense.<\/p>\n\n\n\n<p>En mati\u00e8re de travail sur \u00ab&nbsp;le travail des travailleurs&nbsp;\u00bb, il y a un acteur pr\u00e9pond\u00e9rant, le conseil en management (je parle ici des grands cabinets de conseil avec une pr\u00e9sence mondiale). Ce dernier, souvent ap\u00f4tre de la raison raisonnante au d\u00e9triment de la raison raisonnable (pour reprendre l\u2019expression de Bourdieu) du fait de sa configuration en industrie comme une autre, ne doit pas \u00eatre en reste \u00e9tant donn\u00e9 son r\u00f4le de producteur de \u00ab\u00a0pratiques\u00a0\u00bb et de prescripteur hors norme (sa fonction \u00ab&nbsp;d\u2019\u00e9vang\u00e9liste&nbsp;\u00bb). Pour ne pas d\u00e9finitivement \u00eatre une profession incapacitante, le conseil en management doit reconnaitre sa juste responsabilit\u00e9 dans le refus du r\u00e9el devenu aujourd\u2019hui le mantra dans les organisations car il ne se donne pas\/plus moyens d\u2019acc\u00e9der \u00e0 la \u00ab&nbsp;pens\u00e9e de derri\u00e8re&nbsp;\u00bb (Pascal), laquelle pens\u00e9e n\u2019\u00e9tant pas forcement rentable&nbsp;ni accessible par leurs outils standardis\u00e9s mais aussi faute de ressources qualifi\u00e9es pour faire ce travail d&rsquo;arch\u00e9ologie (la \u00ab\u00a0pens\u00e9e de derri\u00e8re\u00a0\u00bb reste inaccessible m\u00eame aux \u00ab\u00a0virtuoses\u00a0\u00bb  du problem solving, principaux viviers de recrutement dans cette industrie). &nbsp;En effet, les entreprises de conseil en management ont souvent &nbsp;promu une industrie de la solution qui sous les oripeaux de l\u2019efficacit\u00e9 et du commerce de \u00ab&nbsp;bonnes pratiques&nbsp;\u00bb (qui ne sont souvent bonnes que pour ceux qui les vendent), a particip\u00e9 \u00e0 la d\u00e9sint\u00e9gration de bon nombre de m\u00e9tiers, \u00e0 la r\u00e9duction \u00e0 quantit\u00e9 n\u00e9gligeable des solidarit\u00e9s au sein des organisations, \u00e0 la promotion de l\u2019autorit\u00e9 de la force et des \u00ab chiffres d&rsquo;ordre \u00bb (Val\u00e9rie Charolles) comme mod\u00e8les de r\u00e9gulation des relations sociales.<\/p>\n\n\n\n<p>Face aux appels \u00e0 la transformation des organisations pour relever les d\u00e9fis multiples des entreprises, faire preuve de pragmatisme, c\u2019est appeler au retour du r\u00e9el, du vrai r\u00e9el, sans ornement ni storytelling. Dans cette optique, faisons n\u00f4tre cette puissante formule de Wittgenstein : \u00ab\u00a0Ne pense pas, regarde\u00a0\u00bb. <\/p>\n\n\n\n<p>Nous nous sommes d\u00e9sormais trop habitu\u00e9s dans les organisations \u00ab\u00a0\u00e0 ne pas avoir d\u2019id\u00e9es et savoir les exprimer\u00a0\u00bb pour reprendre l\u2019expression de Karl Kraus. Il est temps de regarder le r\u00e9el pour avoir quelques id\u00e9es justes et \u00eatre prudent dans l\u2019expression et dans le faire. &nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tout projet de transformation, projet qui doit reconfigurer les dynamiques sociales en vigueur dans une organisation pour faire face aux enjeux internes et\/ou externes afin d\u2019obtenir le plus en sacrifiant le moins tout en pr\u00e9servant la sant\u00e9 des travailleurs, doit s\u2019ancrer dans le r\u00e9el de l\u2019entreprise, hic et nunc, sans artifice, sans mise en sc\u00e8ne, &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/ibrahimafall.com\/?p=384\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;Le refus du r\u00e9el comme un des freins majeurs \u00e0 la transformation des organisations : le principe de cruaut\u00e9 appliqu\u00e9 aux organisations&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":371,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":true,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[2],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/ibrahimafall.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/384"}],"collection":[{"href":"https:\/\/ibrahimafall.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/ibrahimafall.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ibrahimafall.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ibrahimafall.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=384"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/ibrahimafall.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/384\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":387,"href":"https:\/\/ibrahimafall.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/384\/revisions\/387"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ibrahimafall.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/371"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/ibrahimafall.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=384"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/ibrahimafall.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=384"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/ibrahimafall.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=384"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}