{"id":335,"date":"2022-04-26T10:35:01","date_gmt":"2022-04-26T08:35:01","guid":{"rendered":"http:\/\/ibrahimafall.com\/?p=335"},"modified":"2022-04-26T10:35:01","modified_gmt":"2022-04-26T08:35:01","slug":"comment-un-management-de-marche-sest-impose-et-pourquoi-est-il-si-difficile-a-reformer","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/ibrahimafall.com\/?p=335","title":{"rendered":"Comment un management de march\u00e9 s\u2019est impos\u00e9 et pourquoi est-il si difficile \u00e0 reformer ?"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-drop-cap\">Un management h\u00e9mipl\u00e9gique, sans feu ni lieu qui r\u00e9sume trop souvent le r\u00e9el au visible, bien que faisant l\u2019objet de critiques acerbes, semble ind\u00e9passable malgr\u00e9 les vell\u00e9it\u00e9s de reformes. Bien souvent, les r\u00e9formes envisag\u00e9es touchent moins aux causes racines qu\u2019aux sympt\u00f4mes. En effet, sans prendre en compte d\u2019une part, la r\u00e9volution symbolique qui a fait du dirigeant et\/ou du propri\u00e9taire de l\u2019entreprise le garant de la souverainet\u00e9 manag\u00e9riale\u00a0et d\u2019autre part, des croyances fossilis\u00e9es permettant de faire supporter aux travailleurs le poids existentiel d\u2019un v\u00e9cu professionnel sans puissance d\u2019expansion, il est illusoire de penser \u00e0 bon escient le management et \u00e0 fortiori de le reformer avec succ\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>R\u00e9volution symbolique&nbsp;et management de march\u00e9<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La c\u00e9l\u00e8bre main visible du manager th\u00e9oris\u00e9e par Alfred Chandler, c\u2019est-\u00e0-dire la capacit\u00e9 des managers \u00e0 superviser et \u00e0 coordonner les activit\u00e9s et \u00e0 repartir les ressources (se substituant ainsi aux m\u00e9canismes du march\u00e9), a fait perdre de vue sa main invisible, fruit d\u2019une \u00ab\u00a0r\u00e9volution symbolique\u00a0\u00bb r\u00e9ussie c\u2019est-\u00e0-dire une r\u00e9volution qui produit \u00ab les structures \u00e0 travers lesquelles nous la percevons \u00bb (Bourdieu). Cette r\u00e9volution symbolique manag\u00e9riale a positionn\u00e9 le dirigeant et\/ou l\u2019actionnaire comme le d\u00e9tenteur unique de la souverainet\u00e9 manag\u00e9riale en le l\u00e9gitimant de fait comme l\u2019acteur de r\u00e9f\u00e9rence qui donne le La en mati\u00e8re de choix manag\u00e9riaux.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, aur\u00e9ol\u00e9 d\u2019une l\u00e9gitimit\u00e9 symbolique, le dirigeant organise et donne corps, seul, \u00e0 la r\u00e9ponse manag\u00e9riale qui permettra de r\u00e9pondre aux attentes hic et nunc du march\u00e9 nonobstant les int\u00e9r\u00eats sup\u00e9rieurs du corps social. De fait, dans une \u00e9conomie de march\u00e9, tout choix manag\u00e9rial pleinement efficace a pour objectif de satisfaire les exigences du march\u00e9 \u00e9conomique. Les choix manag\u00e9riaux sont le fruit de combinaisons manag\u00e9riales permettant \u00e0 l\u2019organisation de produire le mod\u00e8le manag\u00e9rial qui satisfait le march\u00e9 \u00e9conomique \u00e0 un instant t.<\/p>\n\n\n\n<p>Le management n\u2019est d\u00e8s lors qu\u2019un management de march\u00e9 car il ne repose pas sur le r\u00e9el du corps social (ses besoins fondamentaux ou les besoins de l\u2019\u00e2me pour parler comme la philosophe Simone Weil) mais sur les attentes d\u2019un march\u00e9 dont la logique n\u2019est qu\u2019\u00e9conomique. &nbsp;Ainsi, les choix manag\u00e9riaux s\u2019inscrivent toujours dans une certaine vision de l\u2019homme et de la soci\u00e9t\u00e9 : un homme qui serait auto entrepreneur de lui-m\u00eame et (dans) un corps social machinique c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab programm\u00e9e ab initio et capable de r\u00e9troaction (par le jeu de ces \u00ab nerfs \u00bb que sont les punitions et les r\u00e9compenses) \u00bb (A.Supiot). M\u00eame dans les institutions publiques, la perc\u00e9e d\u2019une vision entrepreneuriale d\u2019un service public qui doit \u00eatre rentable les expose \u00e0 un management de march\u00e9. D\u2019ailleurs, entre le public et le priv\u00e9, il y a de moins en moins une diff\u00e9rence de nature mais simplement une diff\u00e9rence de temps, l\u2019isomorphisme institutionnel aidant.<\/p>\n\n\n\n<p>Le choix manag\u00e9rial, loin d\u2019\u00eatre neutre, est donc dict\u00e9, volens nolens, par la d\u00e9cision de satisfaire en m\u00eame temps le march\u00e9 et les int\u00e9r\u00eats du dirigeant (et derri\u00e8re, ceux qui poss\u00e8dent les actions de l&rsquo;entreprise si les deux ne se confondent pas). Malgr\u00e9 l\u2019offre exponentielle de mod\u00e8les manag\u00e9riaux qui ne sont souvent que des modes manag\u00e9riaux ne traitant pas de mani\u00e8re substantielle les causes des difficult\u00e9s manag\u00e9riales, il serait bien na\u00eff de penser que les choix manag\u00e9riaux sont dict\u00e9s par la providence ou par la recherche du bien commun qui transcenderait toute consid\u00e9ration autre. Ironie de l\u2019histoire, nous voyons poindre depuis quelques ann\u00e9es un march\u00e9 des modes manag\u00e9riaux qui a toutes les qualit\u00e9s sauf de r\u00e9pondre aux besoins op\u00e9rationnels du corps social de l\u2019entreprise malgr\u00e9 l\u2019humanisme verbal.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, les hommes et les femmes n\u2019\u00e9tant pas juste des homo\u00e9conomicus, des frictions, des contradictions voire une antinomie demeurent toujours entre un management mu par le march\u00e9 et des besoins manag\u00e9riaux l\u00e9gitimes d\u2019un corps social.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Faire supporter l\u2019insupportable&nbsp;: mode d\u2019emploi<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s lors, comment fait-on pour faire supporter l\u2019insupportable\u00a0notamment une souverainet\u00e9 manag\u00e9riale confisqu\u00e9e par une seule partie prenante \u00e0 l\u2019action collective\u00a0par le truchement d\u2019un jos\u00e9phisme manag\u00e9rial (tout pour le travailleur, rien par le travailleur)\u00a0?<\/p>\n\n\n\n<p>En sus de la r\u00e9volution symbolique dont nous avons fait \u00e9tat plus haut, le management de march\u00e9 n\u2019est v\u00e9ritablement op\u00e9rant que parce qu\u2019il met \u00e0 profit des croyances instituantes majeures. Nous pouvons en citer au moins trois :<\/p>\n\n\n\n<ul><li>L\u2019entreprise appartient aux actionnaires\u00a0: s\u2019il y a une croyance bien vivante, c\u2019est bien celle-ci. Il paraitrait aberrant m\u00eame pour les plus avertis d\u2019aller \u00e0 rebrousse-poil par rapport \u00e0 un tel \u00ab\u00a0fait\u00a0\u00bb. \u00a0N\u00e9anmoins un tel dogme ne r\u00e9siste pas \u00e0 l\u2019analyse sans fard. L\u2019entreprise n\u2019appartient pas \u00e0 l\u2019actionnaire. L\u2019actionnaire ne poss\u00e8de que ses actions et c\u2019est d\u00e9j\u00e0 pas mal. En effet, comme le note Jean-Philippe Rob\u00e9, auteur d\u2019un ouvrage fondamental sur le sujet \u00ab\u00a0<em>les actionnaires ne sont pas propri\u00e9taires des entreprises : ils sont propri\u00e9taires des actions \u00e9mises par les soci\u00e9t\u00e9s commerciales utilis\u00e9es pour structurer juridiquement les entreprises. Les dirigeants ne sont pas les mandataires des actionnaires ; ils sont des mandataires sociaux &#8211; des mandataires de la soci\u00e9t\u00e9 elle-m\u00eame. Enfin, aucune obligation juridique de maximiser les profits n&rsquo;est pr\u00e9vue par le droit des soci\u00e9t\u00e9s. Le mandataire social doit g\u00e9rer dans l&rsquo;int\u00e9r\u00eat social\u00a0\u00bb ; et il n&rsquo;est nulle part \u00e9crit dans les textes de loi ou d\u00e9cid\u00e9 en jurisprudence (c&rsquo;est vrai en France mais aussi aux Etats-Unis) que cet int\u00e9r\u00eat \u00e0 poursuivre dans la gestion au quotidien de l&rsquo;entreprise soit la maximisation des profits\u00a0\u00bb. <\/em>L\u2019entreprise n\u2019est donc pas un objet de droit, de ce fait, elle ne peut \u00eatre la propri\u00e9t\u00e9 de personne ou du moins, elle est la propri\u00e9t\u00e9 de toutes les parties prenantes non pas d\u2019une seule partie prenante. Dire que les actionnaires sont propri\u00e9taires des entreprises \u00e9quivaut comme le dit Thibault Le Texier \u00e0 dire que les contribuables sont propri\u00e9taires de l\u2019\u00c9tat. Cela n\u2019a pas de sens. Cette croyance bien que fragile a fini par construire un r\u00e9el qui donne les coud\u00e9es franches au dirigeant pour d\u00e9terminer le mod\u00e8le manag\u00e9rial qui maximise le profit souvent au d\u00e9pend des v\u00e9ritables besoins du corps social de l\u2019entreprise et souvent, quel que soit le prix humain et social \u00e0 payer.<\/li><\/ul>\n\n\n\n<ul><li>La comp\u00e9tence, c\u2019est l\u2019aptitude unique des hommes \u00e0 cr\u00e9er de la \u00ab\u00a0valeur\u00a0\u00bb\u00a0: cette croyance n\u2019est comparable en termes de force instituante qu\u2019avec la sacro-sainte croyance au progr\u00e8s. L\u2019homme se r\u00e9sume d\u00e9sormais \u00e0 ses comp\u00e9tences qu\u2019il faut mettre en exergue, cartographier, g\u00e9rer, piloter. La force qui r\u00e9veille \u00e9tant celle qui endort, cette focalisation sur la comp\u00e9tence permet d\u2019instituer l\u2019individu comme un tout ind\u00e9passable dans une organisation. D\u00e9sormais, il est responsable devant Dieu et devant les Hommes de sa performance comme si on pouvait \u00eatre performant seul c\u2019est \u00e0 dire produire individuellement de la richesse. Il est d\u00e9sormais l\u2019unique responsable de son \u00e9chec car mis en concurrence avec ses pairs par le truchement de la comp\u00e9tence, il ne peut faire valoir le collectif. La responsabilit\u00e9 individuelle est d\u2019ailleurs institutionnalis\u00e9e gr\u00e2ce aux entretiens individuels de performance et ceci malgr\u00e9 les appels \u00e0 jouer collectif et \u00e0 l\u2019intelligence collective.\u00a0 La comp\u00e9tence non seulement r\u00e9duit la valeur d\u2019un homme \u00e0 sa capacit\u00e9 \u00e0 satisfaire une t\u00e2che (problem solving) au d\u00e9triment de sa capacit\u00e9 \u00e0 formuler des probl\u00e8mes, le propre de l\u2019intelligence mais elle produit en outre une r\u00e9alit\u00e9 dans laquelle l\u2019homme accepte par la force des choses ou par strat\u00e9gie individuelle de d\u00e9fense d\u2019\u00eatre un outil \u00e0 faire des outils, expression parfaite de l\u2019intelligence des salauds (Bergson). Il est ainsi fin pr\u00eat \u00e0 ne point discuter les options manag\u00e9riales qui lui sont pr\u00e9sent\u00e9es comme \u00e9tant immanentes car l\u2019entreprise n\u2019est d\u00e9sormais rien d\u2019autre qu\u2019un ensemble de probl\u00e8mes techniques \u00e0 r\u00e9soudre.<\/li><\/ul>\n\n\n\n<ul><li>La prescription et le contr\u00f4le sont les d\u00e9terminants absolus de l\u2019action collective&nbsp;: pour faire tout son possible, la proc\u00e9dure et le contr\u00f4le de la mise en \u0153uvre de la proc\u00e9dure seraient les boussoles d\u2019une action collective efficace au service de l\u2019int\u00e9r\u00eat de l\u2019entreprise. Une telle croyance a pour soubassement l\u2019id\u00e9e fausse que le r\u00e9el peut \u00eatre mis en boite, qu\u2019il peut \u00eatre mod\u00e9lis\u00e9 et maitris\u00e9 par le verbe et des actions pr\u00e9d\u00e9finies. C\u2019est ainsi ignorer que le r\u00e9el \u00e9chappe aux projections et aux calculs les plus sophistiqu\u00e9s car bien souvent, le calcul tombe juste mais le monde n\u2019est plus l\u00e0. Certes, dans de larges organisations, la recherche de la coh\u00e9rence n\u00e9cessite des proc\u00e9dures mais toutes les proc\u00e9dures ne r\u00e9pondent pas \u00e0 ce besoin. Un bon nombre d\u2019entre elles ne s\u2019explique que par une d\u00e9fiance institutionnalis\u00e9e qui n\u2019accorde aucune place \u00e0 la confiance. La pl\u00e9onexie organisationnelle aidant (propension de toute personne en entreprise, dans une position de pouvoir ou qui se per\u00e7oit comme telle, d\u2019en abuser soit pour d\u00e9cider pour les autres soit pour faire \u00e0 la place des autres), les collaborateurs se retrouvent souvent devant un mur qui infantilise et qui les renvoie \u00e0 un \u00e9tat n\u00e9ot\u00e9nique. &nbsp;Ainsi, le substrat technique de tout mod\u00e8le manag\u00e9rial de march\u00e9 d\u00e9coule d\u2019une vision de l\u2019action collective dans laquelle le r\u00e9el, c\u2019est ce qui se r\u00e9p\u00e8te. D\u00e8s lors, point de n\u00e9cessit\u00e9 de faire confiance car le comportement de l\u2019homme devant le r\u00e9el serait programmable.<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p>Le management de march\u00e9 tire donc profit d\u2019une part, d\u2019une r\u00e9volution symbolique qui place le dirigeant comme d\u00e9tenteur unique de la souverainet\u00e9 manag\u00e9riale et d\u2019autre part, de la conjonction de croyances instituant un monde mental dans lequel le travailleur peine \u00e0 s\u2019extraire. Il institue une certaine conception de l\u2019Homme et de l\u2019action collective qui ne satisfaisait pleinement qu\u2019un nombre limit\u00e9 de parties prenantes en l\u2019occurrence le client et dirigeant et\/ou actionnaire.<\/p>\n\n\n\n<p>La l\u00e9gitimation de fait d\u2019une minorit\u00e9 de souverains manag\u00e9riaux au d\u00e9triment de la majorit\u00e9 ne s\u2019explique pas juste par un commerce de la puissance. Elle est assise sur des croyances fondamentales qui obstruent la capacit\u00e9 de penser autrement que dans un certain cadre par le truchement d\u2019un \u00ab processus conscient par lequel un sujet adh\u00e8re \u00e0 des perceptions ou des \u00e9laborations cognitives non v\u00e9rifi\u00e9es par les sens \u00bb (Serge Goldman).<\/p>\n\n\n\n<p>Reformer le management, ce n\u2019est donc pas juste apporter ici et l\u00e0 des ajustements manag\u00e9riaux mais c\u2019est surtout d\u00e9construire les croyances qui font monde pour aller vers un partage plus \u00e9quitable de la souverainet\u00e9 manag\u00e9riale.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019enjeu v\u00e9ritable est d\u2019\u00e9tablir un rapport dialogique entre le r\u00e9el du march\u00e9 et le r\u00e9el du corps social. Le prix \u00e0 payer est un renoncement n\u00e9goci\u00e9 pour chacune des parties prenantes \u00e0 une maximisation des gains : C\u2019est la mise en action de la fameuse \u00e9thique de la non puissance dont parlait Jacques Ellul. Un tel renoncement ne peut prendre corps que dans une entreprise pleinement encastr\u00e9e dans la soci\u00e9t\u00e9 c\u2019est-\u00e0-dire qui garde son statut d\u2019institution : son r\u00f4le d\u2019aider les hommes \u00e0 mieux vivre.<\/p>\n\n\n\n<p>Toute r\u00e9forme manag\u00e9riale devra donc \u00eatre politique et culturelle avant d\u2019\u00eatre technique car ce qui est en jeu, c\u2019est un nouveau pacte de souverainet\u00e9 manag\u00e9riale donc un nouveau pacte social. Le management n\u2019a jamais autant \u00e9t\u00e9 un fait de civilisation.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un management h\u00e9mipl\u00e9gique, sans feu ni lieu qui r\u00e9sume trop souvent le r\u00e9el au visible, bien que faisant l\u2019objet de critiques acerbes, semble ind\u00e9passable malgr\u00e9 les vell\u00e9it\u00e9s de reformes. Bien souvent, les r\u00e9formes envisag\u00e9es touchent moins aux causes racines qu\u2019aux sympt\u00f4mes. 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