{"id":1141,"date":"2025-11-19T15:00:26","date_gmt":"2025-11-19T14:00:26","guid":{"rendered":"https:\/\/ibrahimafall.com\/?p=1141"},"modified":"2025-11-20T08:16:40","modified_gmt":"2025-11-20T07:16:40","slug":"gouvernance-et-management-lalgebrose-lenjeu-majeur-du-xxi%e1%b5%89-siecle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/ibrahimafall.com\/?p=1141","title":{"rendered":"Gouvernance et management : l\u2019alg\u00e9brose, l\u2019enjeu majeur du XXI\u1d49 si\u00e8cle"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-drop-cap\">Les organisations du XXI\u1d49&nbsp;si\u00e8cle n\u2019ont jamais dispos\u00e9 d\u2019autant d\u2019informations, de tableaux de bord, d\u2019algorithmes et d\u2019outils de pilotage. Jamais la gouvernance n\u2019a sembl\u00e9 aussi arm\u00e9e pour anticiper, mesurer et d\u00e9cider. Et pourtant, jamais les organisations n\u2019ont \u00e9t\u00e9 aussi vuln\u00e9rables, fragiles, parfois aveugles face \u00e0 des crises pourtant visibles depuis le terrain.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce paradoxe tient \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne ancien mais d\u2019une br\u00fblante actualit\u00e9 :&nbsp;<strong>l\u2019alg\u00e9brose<\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<p>Marcel Jousse (chercheur et anthropologue, 1886 -1961) utilise ce terme pour d\u00e9signer une&nbsp;<strong>pathologie de l\u2019abstraction<\/strong>&nbsp;: le moment o\u00f9 les mots, les chiffres, les indicateurs et les proc\u00e9dures cessent d\u2019\u00eatre des traces du r\u00e9el pour devenir des syst\u00e8mes autonomes, autosuffisants, coup\u00e9s de l\u2019exp\u00e9rience. L\u2019alg\u00e9brose n\u2019est pas l\u2019abstraction, elle en est la maladie : l\u2019instant o\u00f9 la repr\u00e9sentation ne repr\u00e9sente plus rien.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, les organisations parlent abondamment de \u00ab concret \u00bb, de \u00ab terrain \u00bb, d\u2019\u00ab ancrage \u00bb. Mais ce concret devient chim\u00e9rique lorsqu\u2019il ne se nourrit plus de ce qui se vit r\u00e9ellement. Une organisation alg\u00e9bros\u00e9e ne manipule plus des repr\u00e9sentations du r\u00e9el mais des abstractions qui pr\u00e9tendent le repr\u00e9senter mais qui ne l\u2019habitent plus.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Qu\u2019est-ce qu\u2019une organisation alg\u00e9bros\u00e9e ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est une organisation o\u00f9 la techn\u00e8, outils, process, m\u00e9thodes, mod\u00e8les, s\u2019est autonomis\u00e9e au point de ne rencontrer la m\u00e8tis (l\u2019intelligence des situations) ni la phron\u00e8sis (le jugement prudentiel) que par accident. Pour comprendre cette d\u00e9rive, il faut revenir \u00e0 une distinction propos\u00e9e par Marcel Jousse.<\/p>\n\n\n\n<p>Jousse distingue deux formes d\u2019abstraction :<br>\u2022&nbsp;<strong>le concr\u00e9tisme abstrait<\/strong>, sain, parce qu\u2019il reste reli\u00e9 au geste originel ;<br>\u2022&nbsp;<strong>le concr\u00e9tisme alg\u00e9bros\u00e9<\/strong>, malade, lorsque les signes ont perdu toute m\u00e9moire du r\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n<p>Le&nbsp;concr\u00e9tisme abstrait&nbsp;est indispensable au fonctionnement d\u2019une organisation : il permet de stabiliser l\u2019exp\u00e9rience pour agir ensemble, de partager des rep\u00e8res, de transmettre des savoirs et de structurer l\u2019action. Tant que la n\u00e9cessaire abstraction reste enracin\u00e9e dans le geste car l&rsquo;Homme ne peut pas tout retenir (donc il synth\u00e9tise, met en formules, formalise, \u00e9crit, &#8230;) elle demeure ajustable, vivante, ouverte \u00e0 la discussion, capable de se r\u00e9viser \u00e0 mesure que les situations \u00e9voluent. Elle soutient ainsi la techn\u00e8 sans l\u2019\u00e9manciper du travail r\u00e9el et prot\u00e8ge d\u2019un danger majeur : l\u2019illusion que les signes suffisent \u00e0 dire le monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Or c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette rupture qui se joue aujourd\u2019hui. Les organisations pilotent des KPI, des dashboards, des roadmaps\u2026 mais donnent rarement ou presque jamais les situations v\u00e9cues. Les comit\u00e9s de direction deviennent des salles de contr\u00f4le o\u00f9 circulent des signes qui se donnent pour la r\u00e9alit\u00e9. Le danger ne vient pas de l\u2019erreur mais de l\u2019illusion : un monde parfaitement calcul\u00e9\u2026 mais faux.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019intelligence artificielle g\u00e9n\u00e9rative amplifie cette d\u00e9rive : elle acc\u00e9l\u00e8re les abstractions d\u00e9tach\u00e9es du geste, renforce les illusions de ma\u00eetrise et donne une coh\u00e9rence parfaite \u00e0 des repr\u00e9sentations parfois fausses. Elle affaiblit la m\u00e8tis, marginalise la phron\u00e8sis et d\u00e9responsabilise les acteurs en transformant des erreurs situ\u00e9es en d\u00e9cisions \u00ab\u00a0objectives\u00a0\u00bb. En un mot : elle industrialise la perte du r\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>De l\u2019alg\u00e9brose \u00e0 la managementerie<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Une organisation alg\u00e9bros\u00e9e ne produit plus de management : elle produit une<strong>&nbsp;managementerie<\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<p>Le manager n\u2019y est plus un lecteur du r\u00e9el mais l\u2019op\u00e9rateur d\u2019un syst\u00e8me symbolique.<br>Il ne pense plus : il applique. Il ne voit plus : il remplit. Il ne d\u00e9cide plus : il ex\u00e9cute une repr\u00e9sentation.<\/p>\n\n\n\n<p>La techn\u00e9 y supplante tout : les outils remplacent la compr\u00e9hension, les proc\u00e9dures couvrent les tensions professionnelles, les indicateurs masquent le travail. C\u2019est un univers o\u00f9 l\u2019on entretient les formes au d\u00e9triment des situations.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est une gestion sans geste donc un management sans monde.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le rem\u00e8de : le retour du travail r\u00e9el dans toute sa complexit\u00e9&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019antidote \u00e0 l\u2019alg\u00e9brose n\u2019est ni la technophobie ni la nostalgie mais la&nbsp;<strong>r\u00e9inscription du management dans l\u2019exp\u00e9rience<\/strong>.<br>Il s\u2019agit de r\u00e9tablir la boucle vivante entre ce qui se dit et ce qui se passe, entre la d\u00e9cision et la situation, entre la parole et le travail.<\/p>\n\n\n\n<p>Le manager ne peut d\u00e9l\u00e9guer son r\u00f4le essentiel :&nbsp;voir, \u00e9couter, interroger, comprendre et interpr\u00e9ter les situations. Son m\u00e9tier n\u2019est pas d\u2019appliquer des proc\u00e9dures mais d\u2019exercer un jugement prudentiel nourri d\u2019observation, de dialogue et de confrontation au r\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Revenir au travail r\u00e9el, c\u2019est reconna\u00eetre que le travailleur est un \u00ab&nbsp;savant en choses&nbsp;\u00bb pour reprendre une expression de Marcel Jousse.<\/strong>&nbsp;Le travailleur en situation dispose d\u2019un savoir sensible, incorpor\u00e9, gestuel, qui ne figure dans aucun reporting mais qui \u00e9claire la situation mieux que n\u2019importe quel indicateur.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, dans une organisation qui fonctionne de mani\u00e8re convenable, aussi paradoxal que cela puisse sembler,&nbsp;<strong>la t\u00eate, c\u2019est aussi les pieds<\/strong>&nbsp;: on y pense juste (justesse et justice \u00e0 la fois) que parce qu\u2019elle reste reli\u00e9e \u00e0 ce qui se vit, se fait, se tente et se corrige dans le travail r\u00e9el, c\u2019est-\u00e0-dire dans les gestes aux prises avec la situation. C\u2019est aussi comprendre que le travail n\u2019est pas un sous-ensemble de la vie mais l\u2019une de ses formes pleines : il engage l\u2019esprit et le corps,les histoires personnelles, la parole, la relation, les conflits, les arbitrages. Le travail est dans le monde, pas une parenth\u00e8se.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Quelles conditions pour un tel retour ?&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Revenir au travail r\u00e9el exige d\u2019abord un&nbsp;<strong>retournement complet de la pens\u00e9e<\/strong>. Il faut passer de la croyance selon laquelle c\u2019est le management qui donne du sens au travail, \u00e0 l\u2019id\u00e9e inverse :&nbsp;<strong>c\u2019est le travail qui donne du sens au management<\/strong>. Ce n\u2019est pas le management qui motive : il n\u2019en a ni le pouvoir ni la nature. Il ne peut que contribuer \u00e0 cr\u00e9er les conditions dans lesquelles la motivation peut na\u00eetre du travail lui-m\u00eame. Un tel changement \u00e9pist\u00e9mique bouleverse n\u00e9cessairement l\u2019ensemble des repr\u00e9sentations des acteurs.<\/p>\n\n\n\n<p>On pourrait comparer cela \u00e0 une ville enti\u00e8rement construite autour de la voiture : r\u00e9seaux routiers, concessions, d\u00e9pendance aux p\u00e9troliers\u2026 et qu\u2019il faudrait d\u00e9sormais r\u00e9organiser autour du train.&nbsp;<strong>On ne transforme pas une voiture en train.<\/strong>&nbsp;Ce sont deux logiques, deux architectures, deux mondes diff\u00e9rents.<br>De la m\u00eame mani\u00e8re, on ne transforme pas une organisation con\u00e7ue pour administrer, mesurer et optimiser en une organisation du travail r\u00e9el par simple ajustement cosm\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela suppose aussi de mettre un terme \u00e0 ce que j\u2019appelle le&nbsp;<strong>raccourcisme<\/strong>&nbsp;: non seulement la confusion entre qualit\u00e9 et vitesse, mais aussi cette propension \u00e0 sacrifier, lorsque les choses se complexifient,&nbsp;<strong>la parole et la th\u00e9orie<\/strong>. Or la th\u00e9orie est ce qui permet de rendre intelligibles les exp\u00e9riences, et la parole, ce qui permet d\u2019ajuster les perspectives autour du r\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, toute expression humaine est n\u00e9cessairement abstraite&nbsp;et toute th\u00e9orie est abstraction ; mais cette abstraction peut \u00eatre&nbsp;vivante si elle reste greff\u00e9e au geste, ou&nbsp;morte si elle s\u2019en d\u00e9tache. La th\u00e9orie ne s\u2019oppose donc pas \u00e0 la pratique :&nbsp;elle la suppose.<br>C\u2019est pourquoi, tr\u00e8s souvent dans les organisations, le culte du \u00ab concret \u00bb n\u2019est souvent qu\u2019un culte d\u2019abstractions alg\u00e9bro\u00ads\u00e9es. Le veritable manager, je ne parle pas du pr\u00e9pos\u00e9 au management, est un&nbsp;<strong>praticien de la th\u00e9orie<\/strong>&nbsp;ou, pour reprendre l\u2019expression de Lyautey, un&nbsp;technicien des id\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales.<\/p>\n\n\n\n<p>Lutter contre la tendance \u00e0 l\u2019alg\u00e9brose dans nos organisations n\u00e9cessite donc \u00e0 la fois un changement d\u2019\u00e9pist\u00e9m\u00e8 et un changement de culture intellectuelle et sociale. Le premier pour revoir la mani\u00e8re dont on conna\u00eet le travail ; le second pour r\u00e9habiliter la parole, la lenteur, la pens\u00e9e, bref, tout ce qui permet aux signes de rester reli\u00e9s au geste.<\/p>\n\n\n\n<p>Le sujet du moment, l\u2019intelligence artificielle ne fait qu\u2019acc\u00e9l\u00e9rer ce qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 en germe, elle hypertrophie ce qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 hypertrophi\u00e9, elle donne une coh\u00e9rence parfaite \u00e0 des abstractions parfois d\u00e9tach\u00e9es du r\u00e9el. D\u2019o\u00f9 l\u2019enjeu du si\u00e8cle : r\u00e9apprendre \u00e0 voir, \u00e0 comprendre et \u00e0 gouverner le r\u00e9el \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 les machines amplifient tout, y compris nos d\u00e9rives.&nbsp;Paul Val\u00e9ry avait donc raison : \u00ab au bout de l\u2019esprit, le corps ; mais au bout du corps, l\u2019esprit \u00bb. L\u2019alg\u00e9brose s\u00e9vit partout o\u00f9 l\u2019esprit est coup\u00e9 du corps, et donc du geste ; partout o\u00f9 le chiffre, enracin\u00e9 dans une situation, dans une exp\u00e9rience, dans une mesure situ\u00e9e, est remplac\u00e9 par le nombre abstrait, d\u00e9tach\u00e9 de toute r\u00e9alit\u00e9.<br>Lutter contre l\u2019alg\u00e9brose, c\u2019est reconstruire dans le travail, l\u2019architectonique de la vie : la coh\u00e9rence vivante entre le geste et sa repr\u00e9sentation, le sens, la pens\u00e9e, la justesse et la justice.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Ces conclusions valent pour tous les espaces o\u00f9 l\u2019on organise, o\u00f9 l\u2019on d\u00e9cide, o\u00f9 l\u2019on \u00e9value : entreprises priv\u00e9es et publiques, administrations, \u00c9tats, collectivit\u00e9s territoriales, \u00e9coles, universit\u00e9s, h\u00f4pitaux, associations, institutions culturelles, syst\u00e8mes de sant\u00e9, de justice, de s\u00e9curit\u00e9, infrastructures, m\u00e9dias et m\u00eame la recherche scientifique. Partout, il s\u2019agit de retrouver le geste avant le signe, la situation avant l\u2019indicateur, le r\u00e9el avant sa repr\u00e9sentation.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00ab Le geste est l\u2019Anthropos \u00bb, r\u00e9sumait Jean Lacroix commentant l\u2019\u0153uvre de Jousse.<br>Et l\u2019on pourrait prolonger : le geste, c\u2019est l\u2019organisation<\/strong> <strong>car l\u2019organisation n\u2019est rien d\u2019autre que la personne humaine en prise avec le monde et dans son monde.<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les organisations du XXI\u1d49&nbsp;si\u00e8cle n\u2019ont jamais dispos\u00e9 d\u2019autant d\u2019informations, de tableaux de bord, d\u2019algorithmes et d\u2019outils de pilotage. Jamais la gouvernance n\u2019a sembl\u00e9 aussi arm\u00e9e pour anticiper, mesurer et d\u00e9cider. Et pourtant, jamais les organisations n\u2019ont \u00e9t\u00e9 aussi vuln\u00e9rables, fragiles, parfois aveugles face \u00e0 des crises pourtant visibles depuis le terrain. 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