{"id":1086,"date":"2025-07-28T15:00:37","date_gmt":"2025-07-28T13:00:37","guid":{"rendered":"https:\/\/ibrahimafall.com\/?p=1086"},"modified":"2025-07-28T22:28:49","modified_gmt":"2025-07-28T20:28:49","slug":"et-si-le-premier-theoricien-du-management-etait-juriste","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/ibrahimafall.com\/?p=1086","title":{"rendered":"Et si le premier th\u00e9oricien du management \u00e9tait juriste ?"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Maurice Hauriou (1856\u20131929), th\u00e9oricien majeur du droit public fran\u00e7ais, est rarement mobilis\u00e9 en sciences de gestion. Pourtant, ses travaux sur l\u2019institution offrent une conceptualisation originale et anticipatrice du management, fond\u00e9e sur la conduite d\u2019une \u0153uvre collective dans le temps, en tension entre repr\u00e9sentation et mouvement. Hauriou, bien avant Henri Fayol et Jean-Maurice Lahy, a formul\u00e9 une pens\u00e9e du management \u00e0 la fois politique, incarn\u00e9e et attentive au travail r\u00e9el. Il s\u2019agit d\u2019une invitation \u00e0 revisiter les fondements du management contemporain \u00e0 la lumi\u00e8re d\u2019un juriste institutionnaliste<\/strong>. <strong>Ce que Hauriou offre ainsi aux sciences de gestion et du management, c\u2019est la possibilit\u00e9 d\u2019un retournement : penser le management non \u00e0 partir de l\u2019organisation formelle ou de la performance mais \u00e0 partir de ce qui fait\u00a0tenir dans le temps,\u00a0justesse des finalit\u00e9s et\u00a0responsabilit\u00e9 des personnes. \u00c0 l\u2019heure o\u00f9 le management est trop souvent r\u00e9duit \u00e0 des proc\u00e9dures, des indicateurs ou des instruments de conformit\u00e9, Hauriou nous rappelle qu\u2019il est avant tout une\u00a0fonction politique du lien social, une\u00a0conduite situ\u00e9e\u00a0des \u00e9quilibres humains et un\u00a0acte instituant.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Introduction<\/strong><br>Le management contemporain est souvent cr\u00e9dit\u00e9 \u00e0 Henri Fayol (1841\u20131925), auteur des fonctions administratives canoniques, et \u00e0 Taylor, p\u00e8re du management scientifique. Jean-Maurice Lahy (1872\u20131943), quant \u00e0 lui, introduit une critique fond\u00e9e sur l\u2019analyse du travail r\u00e9el. Pourtant, d\u00e8s 1898, dans ses Le\u00e7ons sur le mouvement social, Maurice Hauriou \u00e9labore une pens\u00e9e de l\u2019institution qui pr\u00e9figure une conception du management plus riche, plus politique et plus incarn\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>2. Hauriou face \u00e0 Fayol : conduire une institution, pas seulement administrer<\/strong><br>Hauriou d\u00e9finit l\u2019institution comme \u00ab Une id\u00e9e d\u2019\u0153uvre ou d\u2019entreprise qui se r\u00e9alise et dure juridiquement dans un pouvoir et une organisation. \u00bb (1898). Cette d\u00e9finition triplement structur\u00e9e (id\u00e9e &#8211; \u0153uvre &#8211; dur\u00e9e) s\u2019\u00e9carte d\u2019une approche instrumentale. L\u2019institution n\u2019est pas un organe ni un processus mais une dynamique collective orient\u00e9e par un projet. Hauriou introduit une fonction centrale, absente chez Fayol : la conduite. Ainsi, l\u00e0 o\u00f9 Fayol d\u00e9coupe, rationalise, planifie, Hauriou propose une r\u00e9gulation vivante, tenant compte des tensions, de la dur\u00e9e, de la symbolique, de la justice.<\/p>\n\n\n\n<p>Chez Hauriou, le r\u00f4le du responsable est donc de conduire : maintenir l\u2019\u00e9quilibre entre les forces du mouvement (action, engagement) ou forces organiques et les forces de repr\u00e9sentation (valeurs, normes) car  \u00ab le mouvement sans repr\u00e9sentation s\u2019\u00e9puise ; la repr\u00e9sentation sans mouvement se fige. \u00bb. Fayol, \u00e0 l\u2019inverse, formalise cinq fonctions (pr\u00e9voir, organiser, commander, coordonner, contr\u00f4ler) dans une logique instrumentale.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>3. Hauriou face \u00e0 Lahy : une attention pr\u00e9coce au travail r\u00e9el<\/strong><br>Jean-Maurice Lahy, d\u00e8s 1913, critique le taylorisme et introduit les premi\u00e8res observations scientifiques sur les conditions r\u00e9elles du travail humain. Il souligne que la productivit\u00e9 d\u00e9pend du respect du rythme humain, de la subjectivit\u00e9 et des contraintes invisibles. Hauriou en pose d\u00e9j\u00e0 les fondements \u00e9pist\u00e9mologiques et politiques d\u00e8s 1898. Jean-Maurice Lahy distingue ainsi clairement le travail prescrit, d\u00e9fini par les proc\u00e9dures et les instructions, du travail r\u00e9el, tel qu\u2019il est effectivement r\u00e9alis\u00e9 par les travailleurs, avec ses ajustements, ses impr\u00e9vus et ses arbitrages.<\/p>\n\n\n\n<p>N\u00e9anmoins, bien avant Lahy, Hauriou th\u00e9orise un espace conflictuel entre mouvement social r\u00e9el (ce qui se passe concr\u00e8tement dans la soci\u00e9t\u00e9\/institution (travail r\u00e9el, tensions, pratiques)), la repr\u00e9sentation du mouvement (discours, normes, valeurs&#8230;) et la conduite du mouvement (ajustement entre les deux, en situation). Pour ce dernier, le r\u00f4le du dirigeant est d\u2019assurer la conduite r\u00e9gulatrice c\u2019est-\u00e0-dire une prise en compte active du r\u00e9el mouvant au sein de l\u2019institution. Ce qu\u2019il appelle \u00ab\u00a0la conduite\u00a0\u00bb, c\u2019est l\u2019art de maintenir une certaine \u00ab\u00a0temp\u00e9rature moyenne de croisi\u00e8re\u00a0\u00bb entre ces deux p\u00f4les c&rsquo;est \u00e0 dire d&rsquo;assurer une gestion de l&rsquo;\u00e9cart entre le prescrit et le r\u00e9el, entre le p\u00f4le froid (repr\u00e9sentation du mouvement) et p\u00f4le chaud (le mouvement). En effet, quand c\u2019est trop froid, l\u2019institution devient vide et perd prise sur le r\u00e9el, quand c\u2019est trop chaud, elle se dissout dans l\u2019instant et perd le sens de l\u2019\u0153uvre.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>4. Une conception instituante du management<\/strong><br>Hauriou pense les institutions comme des syst\u00e8mes d\u2019\u00e9nergie sociale. Il oppose les forces organiques (agissements concrets, travail r\u00e9el&#8230;) aux forces repr\u00e9sentatives (valeurs, normes, symboles&#8230;). Cette articulation produit <strong>de la dur\u00e9e et institue le sens<\/strong>. Il insiste sur la responsabilit\u00e9 et la libert\u00e9 comme n\u2019existant que dans la personne : \u00ab\u00a0La responsabilit\u00e9, comme la libert\u00e9, ne se trouve que dans la personne.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Conclusion<\/strong><br>En amont des fondations classiques du management, Maurice Hauriou d\u00e9veloppe une pens\u00e9e profond\u00e9ment originale de la&nbsp;conduite des institutions. Loin d\u2019un pilotage techniciste ou d\u2019un commandement fonctionnel, il con\u00e7oit l\u2019institution comme une&nbsp;\u0153uvre collective en devenir qui exige un effort constant de r\u00e9gulation entre ce qui se fait (le mouvement) et ce qui se signifie (la repr\u00e9sentation). En cela, il propose une vision du management comme&nbsp;fonction instituante, au service d\u2019une tension f\u00e9conde entre les pratiques concr\u00e8tes et l\u2019id\u00e9al qui les oriente.<\/p>\n\n\n\n<p>Loin d\u2019ignorer les r\u00e9alit\u00e9s du travail, Hauriou en pressent d\u00e9j\u00e0 les \u00e9carts et les ajustements, en amont des travaux de Lahy sur le travail r\u00e9el. Ce n\u2019est pas un simple gestionnaire qu\u2019il dessine, mais un&nbsp;conducteur responsable, dont la t\u00e2che consiste \u00e0 maintenir la vitalit\u00e9 de l\u2019institution, non par la seule planification, mais par l\u2019\u00e9coute des forces sociales, la&nbsp;prise en compte du terrain, et la&nbsp;capacit\u00e9 \u00e0 donner du sens. Le r\u00f4le du manager n\u2019est plus celui d\u2019un organisateur de t\u00e2ches, mais d\u2019un&nbsp;interpr\u00e8te du lien entre \u0153uvre et action, garant de la dur\u00e9e et de la l\u00e9gitimit\u00e9 collective.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Red\u00e9couvrir Hauriou aujourd\u2019hui, ce n\u2019est pas faire \u0153uvre d\u2019arch\u00e9ologie : c\u2019est ouvrir un&nbsp;horizon critique et fondateur pour r\u00e9concilier sens, responsabilit\u00e9 et travail r\u00e9el dans les pratiques de management contemporaines.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p>Bibliographie :<br>&#8211; <strong>Hauriou, Maurice.<\/strong>&nbsp;<em>Le\u00e7ons sur le mouvement social : cours de droit constitutionnel profess\u00e9 \u00e0 la Facult\u00e9 de droit de Toulouse, 1898<\/em>. Paris : F\u00e9lix Alcan, 1898.<br>&#8211; <strong>Fayol, Henri.<\/strong>&nbsp;<em>Administration industrielle et g\u00e9n\u00e9rale : pr\u00e9voyance, organisation, commandement, coordination, contr\u00f4le<\/em>. Paris : Dunod, 1916.<br>&#8211; <strong>Lahy, Jean-Maurice.<\/strong>&nbsp;<em>\u00c9tudes de psychologie du travail<\/em>. Paris : F\u00e9lix Alcan, 1930.<br><em>(Recueil posthume d\u2019articles \u00e9crits entre 1913 et 1930, publi\u00e9 sous la direction de ses coll\u00e8gues apr\u00e8s sa mort.)<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Maurice Hauriou (1856\u20131929), th\u00e9oricien majeur du droit public fran\u00e7ais, est rarement mobilis\u00e9 en sciences de gestion. Pourtant, ses travaux sur l\u2019institution offrent une conceptualisation originale et anticipatrice du management, fond\u00e9e sur la conduite d\u2019une \u0153uvre collective dans le temps, en tension entre repr\u00e9sentation et mouvement. 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